samedi 2 avril 2016

Face à l'Islam, la confusion des idées.

Avertissement :

Ce texte a été écrit en novembre 2006. Le contexte d'alors est celui d'une crispation idéologique autour de la présence de l'islam dans l'espace public français, et fait suite aux menaces de mort qu'a subi le philosophe Robert Redeker à la suite de la publication d'un article jugé "islamophobe"... l'affaire a été largement médiatisée et instrumentalisée. Aujourd'hui, les attentats, et l'expansion géographique de l'organisation criminelle s'autoproclamant Etat islamique, à savoir Daesh (ou IS, ou ISIS selon les acronymes choisis), ne peut qu'exacerber les tensions qui se manifestaient depuis plusieurs années. 
"Face a l'islam, la confusion des idées" n'a d'autre but que de clarifier le débat ; nonobstant la nécessité, impérative aujourd'hui, de liquider la menace terroriste et de pacifier les rapports sociaux et écartant de la scène politique les incendiaires de tout obédience.

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Face à l'islam : la confusion des idées

L'affaire Redeker est un exemple, de plus, de l'exacerbation des crispations identitaires et religieuses, mais aussi un exemple de l'instrumentalisation médiatique et politique de ces crispations. Les prises de positions, ainsi que le traitement médiatiques des dernières querelles impliquant l'islam (je pense aux réactions musulmanes contre le discours papal de Rastibonne, à l'affaire des caricatures ...) montrent qu'une confusion oblitérant toute lucidité critique s'est installée dans l'opinion mais aussi du chef de certains intellectuels médiatisés.

L'islam est confondue avec sa radicalisation islamiste, les enjeux rationalistes s'entrelacent avec des enjeux de sécurité internationales, la dénonciation du racisme est confondue avec l'exigence du respect du sacré, l'irréligion devient à son tour le masque d'une stigmatisation des migrants, à la critique rationnelle se substituent l'injure, la haine, la passion tandis que des procédés rhétoriques douteux, ceux qui prévalaient durant la guerre froide, sont réactivés au bénéfice de la néo-guerre anti-terroriste et au risque d'une guerre inter-confessionnelle.

première confusion : les -ismes de la réprobation : islamisme, communisme et totalitarismes...

La critique libérale considère le communisme comme une idéologie totalitaire de nature para-religieuse, promettant une rédemption du prolétariat alors qu'il l'assujettit sous la domination sans partage de l'Etat, du parti et de son leader, substituts des idoles révolues. En quelque sorte, le marxisme serait une religion athée, une eschatologie matérialiste et déterministe reposant sur un historicisme progressiste. Le communisme ne serait donc que la promesse toujours vaine d'un paradis terrestre légitimant le sacrifice des générations présentes au nom du Parti. Dans cette perspective on peut effectivement considérer les points communs entre l'islamisme – comme projet politique - et les idéologies totalitaires du 20e siècle : subordination de toute la vie entière à une idéologie, prétention à l'universalisme, refus de l'autonomie individuelle face à la communauté, refus du libéralisme politique et du pluralisme... mais les similitudes sont superficielles et pourraient concerner bien d'autres idéologies totalitaires. Le parallélisme entre le communisme et l'islamisme ne tient pas compte de différences fondamentales, structurelles, entre la guerre froide et la situation présente. Il prends encore moins en considération la nature et de la fonction du communisme, à la fois pratique politique d'émancipation du prolétariat et pratique (et idéologie) d'oppression étatique.
Ce n'est pas tenir compte non plus de la différence essentielle, sur le plan idéologique, entre les fondements, marxiens ou marxistes, du communisme et la nature religieuse de l' islam. Le marxisme adopte une approche matérialiste des phénomènes sociaux, dont la religion fait partie. Il peut élucider la nature et la fonction de l'islam, non seulement dans son origine historique, mais aussi dans son expansion et sa radicalisation au sein des nations les plus frappées par les conséquences sociales de la mondialisation. De manière beaucoup plus efficace et pertinente que les critiques positivistes du Coran ou des croyances irrationnelles, on peut ainsi comprendre la fonction sociale et idéologique de cet islam radicalisé : vecteur d'espoir – par la promesse fallacieuse d'une égalité devant Dieu – mais aussi vecteur d'assujettissement féodale et d'oppression étatique.
Pour ma part, ces rapprochements rhétoriques rejetant dans une même réprobation communisme et islam ne sont qu'une rhétorique d'intimidation et de culpabilisation de ceux qui, se refusant aux déclinaisons multiples d'une « islamophobie » cherchent à dénouer les conflits en favorisant le dialogue inter-culturel au risque de passer pour les « idiots utiles » d'une instrumentalisation politique. Je n'ai personnellement cure de ces procédés rhétoriques, de même les rapprochements sémantiques hasardeux associant islam et fascisme, ou islam et nazisme dans des néologismes douteux (« islamo-fascisme », « nazislamisme ») m'indiffèrent. Ils ne servent qu'à injurier et à ameuter, pas à comprendre, ni même à résister avec quelque efficacité aux pressions des obscurantistes religieux.

Qu'il y ait des similitudes structurelles entre les idéologies fascistes et le celle des islamistes ne doit pas amener à confondre deux réalités politiques différentes même s'il faut reconnaître les convergences entre l'extrême-droite ( y compris le nazisme) et le radicalisme musulman dans une communion de haine antisémite. Commun à ces idéologies, l'oblitération de l'individu, et des classes sociale, dans une communauté « organique » censée unifier le corps social tout en masquant les contradictions réelles.

C'est dans l'analyse des rapports entre religions et politique que nous devons chercher à comprendre l'islamisme. Cela suppose une compréhension des mouvements islamistes comme une radicalisation conflictuelle traversant avant tout les sociétés musulmanes, avant d'être le signe avant-coureur d'une opposition stratégiquement concertée entre l'islam (fantasmé comme régime totalitaire) et l'occident. L'action menée par les islamistes violents, terroristes et radicaux doit être comprise dans le contexte interne aux sociétés musulmanes traversées par des antagonismes sociaux. La radicalisation islamiste relève bien d'une idéologie structurée, cohérente, consciente d'elle-même, aspirant l'hégémonie, mais elle se dresse autant contre les secteurs du monde musulman occidentalisés, laïcisés et intégrés à l'économie mondiale que contre les grandes puissances occidentales. Elle s'opère bien sur dans le champ des pratiques religieuses, empruntant les canaux de transmission institués propre à l'islam avec d'autant plus de facilité que, contrairement au catholicisme, aucune autorité centralisée ne monopolise le discours religieux et sa jurisprudence.

deuxième confusion : les phobies - islamophobie, xénophobie et hétérophobie
 
En France, il n'y a pas de catégorisation ethnique ou religieuse des citoyens, donc pas de statistiques fiables d'appartenance religieuse ou ethnique, pour évaluer la répartition des allégeances religieuses on procède donc par sondage d'opinion. Le site « religioscope » fait état de sondages effectués en avril 2003 : « 62% de l'ensemble des Français se disent catholiques, 6% musulmans, 2% protestants et 1% juifs. 26% se déclarent "sans religion". Le pourcentage des catholiques a baissé (de 67% en 1994 à 62%), celui des musulmans a notablement augmenté (de 2% à 6%), de même que progresse la catégorie des "sans religion" (de 23% à 26%). ». Si l'islam est la « deuxième religion » de France et manifeste un taux de pénétration significatif – un site islamique estime à 40.000 le nombre de convertis français sur 7 à 8 millions de musulmans vivant en France – et n'en reste pas moins fortement minoritaire par rapport au catholicisme et surtout par rapport à la non appartenance religieuse. En Belgique, le pourcentage de musulman avoisine 3 %, selon des sondages récents.
Le fait est que la pénétration de l'islam en Europe est liée à des phénomènes migratoires, passés (résultant des contacts avec les ex-colonies) ou présents. Ces mouvements migratoires ont suscité et suscitent encore des réactions xénophobes significatifs sur le plan politique, et aboutissant parfois à des incidents, voire des crimes, de caractère racistes... cependant cette xénophobie est largement stigmatisée et pénalement réprimée, de sorte qu'elle ne peut s'exprimer qu'à travers des biais discursifs. Ainsi les mouvements xénophobes ont opéré divers glissements sémantiques, adaptant leur rhétorique aux contraintes juridiques et aux circonstances politiques du jour... c'est ainsi que des organisations cataloguées naguère comme xénophobes voire fascistes visent désormais l'islam, ou plus exactement, les populations musulmanes, comme obstacle à l'intégration et comme facteur d'insécurité (terrorisme)... A la thématique de l'étranger « profiteur de la sécurité sociale » se substitue la thématique de l'étranger inassimilable sur le plan culturel et conflit ouvert avec les valeurs occidentales.

D'un autre côté, les couches sociales marginalisées glissent aisément dans les idéologies régressives, fascistoïdes ou religieuses : l'extrême droite européenne a fait son lit de la précarité sociale des laissés-pour-compte du libéralisme, de même le radicalisme musulman fait son lit de la marginalisation sociale des migrants issus du monde musulman : repli communautaire, revendication identitaire culturelle, régression idéologique, intolérance... à cela s'ajoute, indépendamment de l'islamisme – perçu parfois comme un régulateur des déviances sociales – le glissement vers l'anomie sociale, la délinquance et les incivilités propres au lumpenprolétariat (et qui s'observe aussi dans les sous prolétariats de culture occidentale)

Cette situation sociale, où l'Etat libéral se montre incapable d'appliquer ses principes égalitaires et d'imposer une politique de régulation sociale des inégalités, favorise les confusions sémantiques, confusion instrumentalisée aussi par les tenants de l'islam : ces derniers récusent la critique de l'islam comme « islamophobie » en tendant à mettre sur le même pied que les formes classiques de racisme ou de xénophobie. Il y a quand même un fait de société, l'hostilité envers l'islam, dans ses aspects réactionnaires et obscurantistes, est le prétexte d'attitudes discriminatoires et de stigmatisation des populations musulmanes, surtout lorsqu'elle revendiquent dans l'espace public leur appartenance religieuse. Cette revendication s'oppose frontalement au principe laïc de neutralisation religieuse des lieux fonctionnels ou symbolique d'exercice de la citoyenneté : enseignement public, tribunaux, bureaux électoraux, parlements ou sénat, administrations... Dès lors, des conflits largement médiatisés, autour des signes d'appartenance religieuse, dont – et plus particulièrement - le hijab, perçu comme le symbole de l'oppression sexiste caractéristique, selon les détracteurs, de l'islam et vécu, par les musulmanes qui le revendiquent, comme acte de pudeur, de foi ou d'affirmation culturelle, cristallisent les attitudes et les discours identitaires. Il y a eu une réelle ambiguïté dans la querelle du hijab : s'agissait-il de promouvoir l'émancipation de la musulmane, au nom de la laicité républicaine, au nom de l'égalité sexuelle, ou s'agissait-il d'exclure de l'espace public la visibilité de l'appartenance religieuse, au risque de la réclusion et de la ségrégation sociale et scolaire. Acceptons-nous de vivre aux côté de femmes, d'hommes qui ne partagent pas nos valeurs, ou devons nous – de gré ou de force – intégrer ces hommes et ces femmes dans notre culture ?

Poser la question en ces termes c'est imposer une vision dichotomique opposant un « nous » hypothétique à un « eux » tout aussi hypothétique et oblitérant la possibilité d'inclure ce « eux » dans ce « nous ». C'est cependant une telle inclusion que vise l'intégration républicaine. Dans les faits la législation française interdisant le port du voile dans l'école a favorisé l'intégration républicaine et réduit les situations conflictuelles, mais s'est accrue la demande d'écoles confessionnelles, ce qui peut signifier une relégation accrue des musulmanes. Par ailleurs, l'Islam, comme religion structurant la totalité de la vie, enferme les adeptes dans une vie communautaire en leur suggérant, voire en leur imposant, un mode de vie difficilement compatible avec les moeurs européennes. L'islam tend donc à favoriser une ségrégation sociale d'autant plus facilement que il se considère comme une « citadelle » résistante à l'influence culturelle et religieuse non-musulmane. Mais elle adopte aussi une attitude prosélyte. L'islamisme radical vise en effet à la conversion de l'ensemble de l'humanité.
La laïcité s'exerce dans des conditions différentes de celles qui prévalurent en 1905 où les républicains laïcs devaient résister à un cléricalisme dominant et profondément enraciné dans la culture française, en phase avec une fraction importante des classes sociales dominantes. Ici c'est à une idéologie régressive et obscurantiste, importée en Europe au sein d'une minorité socialement dominée, de sorte que le combat laïc peut être perçu comme un des avatars, ou le prétexte, de la violence symbolique exercée par les couches dominantes occidentale. Cela n'en ôte pas la légitimité, loin de là, mais doit conditionner la stratégie des mouvements laïques, qui doivent éviter de présenter leur combat comme une confrontation de civilisation. Il se s'agit point d'opposer « Occident à Orient », mais de soutenir ceux et celles qui, dans le monde musulman aspirent à la démocratie, à la libération des moeurs, à l'égalité sexuelle, à la modernité et luttent, à partir du substrat culturel propre ces cultures, pour la séparation des autorités religieuses et politiques.
la confusion entre la critique de l'islam et la stigmatisation sociale (xénophobe ou raciste) du musulman est entretenu de part et d'autre.

Elle découle de :
- la marginalisation sociale des personnes perçues comme appartenant à la « communauté musulmane » : cela se traduit par la ségrégation des logements, l'exclusion de l'emploi, une plus grande vulnérabilité face au chômage et à la précarité sociale, et l'exacerbation des rapports conflictuels avec les autorités publiques (lors des contrôles « au faciès ») résultant du glissement vers la délinquance d'une partie de ces populations. les études sociologiques sur les perceptions des communautés montrent que ce sont les ressortissants perçus comme arabes, maghrébines et nord-africaines qui sont, en Europe, les plus stigmatisées et éprouvent le plus de difficultés d'intégration. Or ce sont précisément des communautés de culture musulmanes. Quelle que soit la prétention de la République française à l'égalité, le fait est que « être arabe », c'est-à-dire de type physique nord-africain ou moyen-oriental reste, en France et malgré la pénalisation des actes racistes, un obstacle à l'intégration sociale et professionnelle.

- La situation géopolitique, les conflits traversant le moyen-orient, l'action terroriste d'Al Qaida, les violations des droits de l'homme dans les pays islamistes donnent à l'opinion publique une mauvaise image de la culture musulmane et des musulmans, alors qu'il faudrait aussi percevoir cette culture dans sa diversité, dans sa richesse historique et dans ses contradictions, tout en se défiant cependant d'un irénisme irréaliste

- un autre facteur cependant est la prétention de l'Islam, en tant que religion, à s'appréhender comme fait de culture global : l'homme musulman n'existe pas en tant qu'individu mais en tant que membre d'une communauté, de sorte que les choix religieux individuels n'ont aucune légitimité, hormis la conversion à l'islam considéré comme vérité ultime. L'interdiction de fait de l'apostasie, la relégation des autres religions monothéistes dans une situation de subordination ou de simple tolérance, la non reconnaissance de l'athéisme, la fusion entre l'autorité religieuse et l'autorité politique ainsi que l'application dans la société civile d'une législation religieuse (la charia) , aboutit à assimiler une donnée d'appartenance religieuse à une identité culturelle globale, et finalement l'islamité se confond avec une appartenance culturelle globale assimilée à une forme d'appartenance ethnique. La critique de l'idéologie religieuse est ainsi perçue une attaque contre toutes les personnes appartenant à la communauté musulmane... Cette confusion est entretenue aussi bien par ceux qui se servent de la critique antireligieuse pour régler leur compte xénophobe ou raciste que par ceux qui se sentent injuriés par ceux qui critiquent ou caricaturent la religion musulmane. Des mouvements antiracistes ont ainsi pris en considération la notion « d'islamophobie » estimant qu'une critique violente contre l'islam pouvait, à l'instar de la judéophobie dérivant en antisémitisme, relever d'une stigmatisation d'une communauté humaine, un acte de racisme. La confusion s'installe entre « respect d'une religion » (donc d'une idéologie ou d'un discours) et « respect des personnes », individus ou communautés.

Troisième confusion : terrorisme et guerre impérialiste – anti-impérialistes : idiots utiles de l'islamisme ? 
 
Je ne vais pas entrer ici dans une analyse de la situation géopolitique actuelle. Il faut bien se rendre compte que la « néo-guerre » engagée « contre le terrorisme » a plusieurs facettes. Il y a bien sûr les agressions menées par Al Qaida contre les USA et d'autres pays occidentaux, les actes terroristes perpétré nécessitent une réponse adéquate pour assurer la sécurité de nos Etats et de nos citoyens. Mais l'action d'Al Qaida ne doit pas être interprétée à mon avis comme une « guerre de religion » entre Islam et infidèles, même si l'idéologie religieuse, sous la forme d'un intégrisme qui trouve appui à la fois dans le wahlabisme, dans la pensée de Sayyid Qutb, inspirateur de l'islamisme radical, et dans l'islam professé par les madrasas du courant Deobandi au Pakistan, où furent formés les chefs Talibans. La guerre traverse aussi les pays musulmans opposant les Etats plus ou moins intégrés à l'économie mondiale, et parfois fort inféodés aux intérêts occidentaux, tout en étant particulièrement fondamentalistes sur le plan religieux, et les mouvements islamistes radicaux, qui s'appuient sur les couches populaires. Le radicalisme religieux, tout en étant régressif, « utopiste-réactionnaire » (contre la modernité et pour l'utopie d'une restauration d'un ordre social ancien, celui des premiers califats) est une forme de résistance à l'hégémonie politique et culturelle de l'occident, donc une forme de résistance anti-impérialiste. Ainsi il en était du mouvement de pensée inspirateur des talibans « l'école de Deobandi ». Cette école naquit en Inde coloniale au 19e S, à Delhi, en opposition à la politique coloniale anglaise et prône une interprétation fondamentaliste du Coran cherchant à recréer l'égalitarisme (mythique) originaire de l'islam. Ce fut un phénomène courant, dans les colonies, que de chercher dans l'affirmation des spécificités culturelles ou ethniques, dans le fondamentalisme religieux, ou dans un millénarisme (attente d'un « sauveur » et promesse d'une libération future) sectaire le soubassement d'une résistance à la domination occidentale.

La convergence d'un discours fondamentaliste et de la résistance au colonialisme, et par après, aux néo-colonialisme et à la domination économique et politique des puissances occidentales est certainement un facteur de confusion idéologique dans laquelle les mouvements tiers-mondistes et anti-impérialistes d'occident, désemparés par la disqualification politique du communisme, tombent d'autant plus facilement que la capacité d'analyse critique des militants se réduit comme une peau de chagrin faute d'assise théorique clairement matérialiste et dialectique. L'anti-occidentalisme des mouvements islamistes fait illusion mais cette illusion est aussi entretenue par les discours et les pratiques des puissances occidentales en lutte contre « le terrorisme ». La défense, légitime, contre les actions terroristes est le prétexte d'un remodelage géopolitique du moyen-orient utile aux visées géostratégiques des USA en quête de suprématie économique dans cette région et dans l'Asie centrale, mais contre-productive en terme de stabilité et de sécurité internationale.
Une appréhension correcte de ce qui se passe au Moyen-orient, mais aussi dans les Balkans, en Europe de l'Est, en Asie centrale suppose que l'on mettent les antagonismes religieux à leur juste place, celui de facteurs idéologiques superstructurels, relevant de la conscience subjective d'acteurs politiques et sociaux dont la fonction réelle doit être élucidée sur la base d'une analyse objective des intérêts économiques, sociaux et politiques.

De part et d'autre le religieux sert de prétexte et de fondement idéologique des politiques adoptées. Aux USA le fondamentalisme chrétien devient, pour la droite conservatrice, la grille d'analyse géopolitique et le critère d'évaluation morale des politiques internationales... sans doute la religiosité n'imprègne pas totalement l'esprit des décideurs politiques ou économique : la rationalité économique marchande dicte aussi ses lois, mais elle marque de son sceau d'irrationalité toute la vie sociale et politique.

Il convient donc de bien différencier les discours et notre action et ne pas confondre une critique intellectuelle de la doctrine (qu'il faut toujours considérer dans son contexte historique ) et la critique sociale et politique des attitudes. Dans cette dernière, il faut considérer que l'islam ne s'exprime pas sous un mode homogène et il me paraît vain de déduire, d'une lecture littérale, an-historique et anti-dialectique, du Coran ou des hadith, une représentation globale de qu'est l'islam, comme réalité sociologique, culturelle et politique, aujourd'hui. Il faut considérer les courants islamistes pour ce qu'ils sont, des mouvements socio-politiques, qui empruntent certes les voies instituées du discours religieux pour faire pression sur les communautés musulmanes, mais restent, la plupart du temps, des mouvements d'opposition plus ou moins marginalisés. Quant aux Etats musulmans, qu'ils soient plus ou moins modérés, réactionnaires (comme l'Arabie Saoudite), ou radical-intégriste comme l'Iran. Il faut les considérer en géo-politicien, et les envisager comme des acteurs d'un système mondial en mutation. Les conventions internationales, les règles du droit international, l'exigence du respect des Droits de l 'homme doivent dicter nos attitudes à l'égard de ces Etats qui restent, qu'on le veuille ou non, souverains.

On s'inquiète de l'expansion de l'islam, en Afrique plus particulièrement. L'Islam n'est pas seule en lice. Ainsi, l'Afrique noire est profondément touchée par la religiosité sectaire des fondamentalistes protestants. Temples et Communautés se réclamant de l'évangélisme, agissant sous une forme extrêmement volontariste et adoptant parfois les stratégies commerciales des télé-évangélistes, deviennent dans toute l'Afrique Noire l'exutoire des angoisses populaires et l'ultime refuge des espérances. Faute de pouvoir compter sur les Etats et encore moins sur les opportunités qu'offrirait le libéralisme économique, le peuple se tourne vers les prometteurs de miracles. L'Islam n'est pas seule en jeu dans la régression idéologique et l'exacerbation des religiosités. La pénétration de l'islam en Europe, mis à part les mouvements migratoires, reste modeste. Les 6 % de musulmans en France sont dérisoires face aux 62 % de catholiques, et aux 26 % de non-croyants. Il faut certes prendre en considération « la deuxième religion de France », mais pas plus qu'on ne prend en considération d'autres minorités religieuses. Et quant aux conversions d'européens vers l'Islam : cela restera à mon avis minoritaire dans la mesure où l'islam suppose une acculturation, par la langue, à la civilisation arabe.

Conclusions provisoires
Il y a des questions théoriques que je n'ai pas abordées ici, bien qu'elles sont suggérées : la question de la pluri-culturalité au sein d'une même nation en est un exemple. On ne peut évacuer cette question d'un revers de main, s'appuyant sur un modèle « français » ( celui d'une république intégrant par assimilation plutôt que par reconnaissance des pluralités culturelles ) jugé trop rapidement comme universalisable sans adaptation aux conditions socio-historiques concrètes. De même il me parait inadéquat de se contenter d'un multiculturalisme (assorti d'un pluralisme juridique) qui reconnaîtrait la légitimité, dans un même espace juridique, de législations communautaire séparées, dans qu'il y ait une politique volontariste d'intégration inter-culturelle. Cette question reste complexe car le problème requiert des solutions différenciées selon les circonstances socio-historiques : existence dans une nation souveraine et moderne issue d'une colonisation passée de populations indigènes non assimilée à la culture dominante, coexistence sur pied d'égalité de cultures, d'ethnies ou de communautés linguistiques différents, revendications identitaire de populations migrantes d'intégration récente, revendications sécessionnistes de minorités linguistiques ou de régions... autant de situations qui posent question à ceux qui, avec raison, entendent dépasser les subjectivités communautaires pour aboutir à une pensée politique universalisable mettant en avant plan les notions d'égalité et d'équité.
j'aurais tendance à aborder la question de l'islam en évitant toute globalisation des discours et toute confusion des enjeux.

1. La critique idéologique de l'islam doit être replacée dans le contexte plus global d'une critique de la religion. A la contestation positiviste des dogmes et des croyances irrationnelles doit, à mon avis, se compléter une élucidation psycho-sociologique et socio-politique des phénomènes religieux. A ce titre l'islam doit être considérée comme une religion parmi d'autres, ni plus ni moins dangereuse, pour la raison, que les autres croyances religieuses.

2. La lutte pour la laicité est un combat politique indissociable à un combat démocratique favorisant la construction d'un état social et égalitaire, capable d'assurer pour l'ensemble des citoyens les conditions optimales d'une vie commune. La séparation stricte des autorités religieuses et des autorités politiques est un des objectif de ce combat. Il faut bien comprendre que la laïcité ne se confond pas avec l'irréligion ou l'athéisme. Un Etat laic garantit la liberté religieuse, qui pour être totale doit accepter de plein droit l'athéisme, l'apostasie ou la conversion religieuse, comme attitudes personnelles pouvant se manifester librement dans l'espace public.

3. Le rationalisme athée est une démarche intellectuelle relevant d'un souci de vérité et requiert donc une attitude plus pédagogique que propagandiste. Une telle pédagogie doit être franche – appeler obscurantisme ce qui est obscurantiste – mais aussi respectueuse des individus, des personnes. Reconnaissant dans leur démarche religieuse une quête du sens et cherchant à les accompagner à partir de leur subjectivité propre, les amenant progressivement à prendre de la distance par rapport à leurs convictions premières et leur donnant les outils conceptuels indispensables à une démarche rationnelle qui doit, pour être solide, être libre et autonome.

4. Sur un plan plus précisément politique, l'attitude par rapport à l'islamisme doit être sans équivoque. Il faut définir ces idéologies pour ce qu'elles sont : des idéologies régressives, antidémocratiques, et potentiellement totalitaires... Mais la politique à mener à l'égard des « islamistes » doit être habile : distinguer ceux qui accordent foi aux croyances religieuses, des chefs ou inspirateurs de mouvements politiques subversifs ou potentiellement terroristes. De même il faut être un bon tacticien et ne pas se jeter à corps perdu dans les querelles médiatisées et bien différentier ce qui se passe à l'échelle internationale (questions de politique intérieure) de ce qui se passe au sein des communautés musulmanes intégrées dans nos nations.

5. Il convient de pas oublier que la néo-guerre actuelle se déroule aussi sur le plan des idées et de la propagande : tous les procédés de provocation, de désinformation, d'amalgame et de sabotages intellectuels y ont cours. Il est prudent de ne pas accorder aveuglément crédit à tout ce qui se dit ou s'écrit dans les médias et sur internet. Les déclarations belliqueuses d'intellectuels en lutte contre l'islamisme sont à mes yeux contre-productives dans la lutte réelle contre le terrorisme, d'une part parce qu'elles radicalisent des individus passifs ou indifférents et d'autre part parce qu'elles ne font qu'accroître les confusions que j'évoquais ci dessus. La lutte efficace contre l'islamisme politique et contre les terroristes (potentiels ou avérés) est l'affaire des polices et des services secrets, elle se mène discrètement, sans tambour ni trompette, dans le cadre juridique démocratique, mais recourant, si nécessité, à des techniques « moins civiles »... Les intellectuels en quête de scandale ou de notoriété médiatique ne font que leur rendre la tache plus délicate en jetant leur huile sur ces braises.

6.Enfin, il faut porter toute notre attention et notre appui à l'égard de ceux qui, dans le monde musulman, luttent pour leurs droits démocratiques, prônent une lecture modernisée des préceptes coraniques, agissent pour la laïcité, aspirent à une réforme de l'islam, luttent pour l'égalité sexuelle et l'abolition des châtiments cruels ou inhumains ... de même, la lutte, dans nos pays, pour les droits des réfugiés, y compris ceux qui – sans être stricto-sensu des persécutés politiques – fuient leurs pays en raison des conditions sociales, des discriminations sexistes, du terrorisme de groupes non étatiques, de situations de guerre...

7.Enfin la crispation communautariste s'explique généralement par des situations d'inégalité et d'exclusion sociale. Rien ne saurait être acquis durablement, en matière d'intégration républicaine, et d'adhésion à la démocratie, tant que le discours de liberté et de la fraternité ne s'assortit point d'une pratique de l'égalité. Sans égalité sociale, sans justice économique dont l'Etat ne puisse être garant, les promesses de la démocratie et de la modernité ne pourraient qu'apparaître mensongères aux yeux de ceux qui, par leur appartenance ou leur origine, sont ou restent culturellement éloignés des valeurs républicaines.


Novembre 2006 - republié en avril 2016

dimanche 22 novembre 2015

Daesh, bête immonde surgie d'un ventre encore fécond ...

A l'heure où la région de Bruxelles se retrouve tétanisée par l'état d'alerte "niveau 4" ; à l'heure où avec l'accord quasi unanime du parlement, le gouvernement adopte des mesures sécuritaires rendant quasi impossible toute contestation sérieuse de l'ordre établi, il nous importe de sortir de l'état de sidération où les tueries du 13 novembre nous ont plongés et de rétablir les priorités des enjeux de la crise que nous vivons.

Sans doute, il est vain de dissocier le djihadisme de l'Islam et de ne considérer l'Etat Islamique (ou Daesh) que comme un sous-produit d'une modernité mal assumée... les musulmans qui se refusent à approuver les atrocités de Daesh en réaffirmant la dimension altruiste de leur religion oublient que les pratiques mortifères de la charia et la dimension guerrière du djihad sont explicitement affirmées dans le Qoran et que l'établissement, ou le rétablissement, d'un califat, c'est-à-dire d'un territoire géographique sacralisé par l'Islam relève du devoir religieux. Cependant, il est tout aussi vain de réduire l'Islam à cette dimension mortifère mais nous devrons comprendre comment une idéologie religieuse jugée rétrograde et médiévale devient aujourd'hui une force politique capable d'ébranler les équilibres internationaux issus de la modernité.

Pour cela nous devrons considérer la dimension eschatologique et apocalyptique de ce discours islamiste radical qui ne voit dans la modernité qu'une entreprise satanique de séduction et ne trouve que dans la destruction – fût-elle suicidaire – les chemins de la libération et de la restauration de la volonté divine. Dans une certaine manière, nous retrouvons la pratique autodestructrice des sectes millénaristes tels que le Temple du Peuple de Jim Jones (suicidaire et meurtrière), les Davidiens de David Koresh (suicidaire), l’Ordre du Temple Solaire (suicidaire et meurtrière), Heaven’s Gate (suicidaire) et Aum Shinri Kyo (qui commit plusieurs assassinats et attentats, dont celui au gaz sarin à Tokyo en 1995) 1.

Plutôt que de stigmatiser les seuls musulmans radicaux, c'est la structure même du discours religieux – et peu importe la forme historique qu'elle prend – qu'il faut mettre en cause dans ces perversions destructrices, que l'on retrouve finalement dans toutes les grandes religions. Mais une telle pulsion suicidaire ne peut apparaître que dans des contextes socio-historiques marqués par des bouleversements drastiques des rapports sociaux et politique engendrant angoisses et désespoir.

A cet égard, il nous faut pointer du doigt le devenir post-moderne, ou anti-moderne, du capitalisme globalisé. A force de déstructurer les sociétés traditionnelles et de réduire les populations à un sous-prolétariat urbanisé, à force d'anéantir les solidarités de classe, à force de démanteler les Etats s'ils résistent aux processus délétères de la mondialisation capitaliste, à force de soutenir, contre des gouvernements autoritaires certes, mais laïques, des mouvements théocratiques et obscurantistes, à force de ne considérer les hommes que comme une marchandise taillable et corvéable à merci, on ne peut s'étonner que les naufragés des utopies progressistes s'accrochent désespérément aux utopies réactionnaires. 

Au prolétariat, le capitalisme mondialisé, le libéralisme sans entrave n'apportent rien d'autre qu'une misère accrue ou, au mieux, l'illusion de liberté qui consisterait à pouvoir choisir sous des emballages différents les mêmes produits frelatés. Faut-il s'étonner que la religion, y compris dans ses formes les plus rétrogrades, apparaisse comme porteuse d'espoir. ? Faut-il s'étonner que face à la vacuité d'une vie aliénée, d'aucuns parmi les plus fragiles, les plus manipulables, préfèrent la mort en martyr ?

Notons au passage les ambiguïtés et les contradictions des politiques menées par les gouvernements occidentaux qui prétendent mener une « guerre contre le terrorisme » tout en maintenant de lucratives relations commerciales, dont les ventes d'armes, avec les Etats – Arabie Saoudite, Qatar, Turquie - pourvoyeurs idéologiques et militaires, ou alliés objectifs de Daesh. Il ne s'agit pas d'obscurs manoeuvres géopolitiques, mais d'une pratique généralisée de la maximisation des profits à court terme de la part des investisseurs et des entreprises... le commerce, du pétrole, ou des armes passe avant toutes considérations morales ou géopolitiques et comme les Etats, voués au dogme néolibéral, sont incapables de réguler le jeu économique mondial... les puissances (?) occidentales se retrouvent enlisées dans le chaos qu'ils ont eux-mêmes engendré. Les guerres « humanitaires » et les entreprises de déstabilisation du panarabisme socialisant ont contribué à démanteler tout ce qui ressemblait à un Etat moderne en exacerbant les antagonismes tribaux et religieux. Bref, les interventions militaires se sont – depuis 15 ans – révélées contre-productives, stériles. Mais, myopes, voire aveugles, nos gouvernants ne voient en guise de remède d'autres perspectives que de renforcer la cause du mal qui nous menace.

Bien sûr, répète-t-on, il faut « riposter » au terrorisme...La démocratie est suffisamment solide pour réprimer efficacement les actes criminels mais en guise de riposte on nous concocte, à la faveur d'une union nationale fondée sur l'émotion et la peur collective, à la fois une guerre extérieure – en intensifiant des bombardements dont on sait qu'ils seront inutiles sans une coûteuse et longue intervention terrestre – et une guerre intérieure par le biais d'un renforcement de l'appareil répressif et policier au risque d'une érosion des valeurs démocratiques.

Par ailleurs, l'efficacité stratégique de la lutte contre le terrorisme exige que l'on désigne clairement l'ennemi, que l'on circonscrive sans ambiguïté le domaine d'intervention, et que l'on définisse clairement les objectifs militaires et politiques. « Annihiler le terrorisme » ne signifie rien, puisque le terrorisme est une modalité d'action, dont les Etats occidentaux ne se sont pas privés d'adopter, ou tout le moins, d'encourager à l'occasion, adoptée par divers groupes politiques.

Cependant Daesh est plus qu'une simple organisation terroriste, c'est aussi plus qu'une simple dérive sectaire particulièrement meurtrière... on ne peut aborder la fascination que cette organisation exerce par des seuls facteurs socio-psychologiques. Daesh se veut un Etat, l'Etat Islamique par excellence, dont l'ambition outrepasse toutes les règles du droit international et défie toute norme éthique, au point de confiner à une hubris meurtrière qu'on n'a pas connu, en Europe, depuis les grandes dictatures du 20e S... Dans cette mesure, nos gouvernants n'ont pas tort d'employer le mot « guerre », cette catastrophe que la bienséance diplomatique tente de conjurer en évitant l'emploi du mot. Ce qui se passe en Syrie est une guerre civile (et non un « conflit »), ce que Daesh veut mener est une guerre prétendument « sainte » et en tout cas totale, dans ses objectifs, et qu'il mène à coup de massacres et de terreur dans une conquête territoriale (en Syrie et en Irak) et par une stratégie de terreur et de déstabilisation, en Afrique et en Europe.

Dans la mesure où Daesh occupe, dans les faits, un territoire aussi vaste qu'un Etat, la « lutte contre le terrorisme » devra aboutir à une guerre de reconquête territoriale classique.

Il me parait vain de présenter le terrorisme islamistes comme une « riposte » des « faibles » à l'impérialisme occidental, avec ses bombardements et ses assassinats téléguidés... en effet cet argument reste faible eut égard à la dimension géopolitique de l'Etat Islamique qui présente une menace régionale bien réelle.

Ce qui permet de faire oublier quelques facteurs sociaux, économiques et politiques, du succès idéologique de Daesh auprès d'une partie de nos populations en favorisant la stigmatisation de la population de culture musulmane (et plus largement de toute la population allochtone).

Contrairement à ce que l'on prétend, à droite, ce n'est pas le laxisme « multiculturaliste » qui favorise l'implantation du djihadisme en Europe, mais bien la désintégration sociale consécutive aux politiques austéritaires et antisociales et à la marginalisation culturelle et politique des laissés-pour-compte. Dans les milieux culturellement non touchés par l'islam, la désintégration prend d'autres formes – de la délinquance ordinaire, ou mafieuse, à la dérive politique ultra-droitière, celle des skinhead, des suprématistes et des hooligans, plus marginalement dans l'adhésion sectaire. Dans les milieux de culture musulmane, la dérive est semblable mais la rupture politique prend la forme du djihadisme, qualifié souvent « d'islamo-fascisme »... Les politiques « multiculturalistes » menées naguère par les coalitions gauche-écologistes ont été une tentative d'intégration politique et sociale qui ont souvent mené leur fruit, en favorisant l'émergence, dans les milieux immigrés, d'une classe moyenne parfaitement intégrée.

Nous gouvernements ont négligé l'impact du religieux comme facteur d'identité au moment même où les identités de classe se sont désagrégées en même temps que la conscience de classe ouvrière. A cet égard, les politiques libérales et les pratiques managériales des entreprises ont réussi leur coup puisque ces idéologies religieuses, profondément réactionnaires, s'accommodent fort bien de l'exploitation capitaliste. Au point que les revendications ou sentiments identitaires, jadis culturelles, sociales, nationales ou linguistiques, se réduisent actuellement à des affirmations d'identité religieuse : la religion se vit comme un particularisme identitaire plus que comme une adhésion à une doctrine.

Ce qui est inattendu peut être, c'est l'extension en Occident d'un islamisme anti-occidental qui, en fin de compte, exploite le ressentiment suscité par le déni de reconnaissance sociale de l'identité musulmane et séduit par la représentation utopique d'une société totalement régie par la charia (dont il ne faut pas oublier la dimension sociale, au-delà des aspects répressif).

Ici encore, les pouvoirs publics ont joué (en Belgique, particulièrement) avec le feu. En ignorant l'impact du salafisme, importé en Belgique à la faveur d'alliance géopolitiques avec l'Arabie Saoudite. Or c'est cette forme rétrograde de l'islam qui fonde l'idéologie de Daesh. On a sans doute trop compté sur la morale religieuse pour juguler, chez les jeunes les tentations pouvant mener à la délinquance. Choisir la religion pour combattre la délinquance ordinaire des jeunes maghrébins marginalisés fut un mauvais calcul.

Mais la réponse laïque, qui stigmatise les signes extérieurs de l'appartenance religieuse, est sans effet. D'abord parce que notre Etat n'est pas laïc, il est simplement neutre et reconnaît officiellement, en les subsidiant, les religions monothéistes...ce qui amène, dans la politique scolaire en particulier, à de nombreuses contradictions. Ensuite, parce que la stigmatisation de ces signes extérieurs en font un symbole de résistance culturelle, autant qu'un symbole supposé d'aliénation. En fait, c'est tout le rapport entre l'Etat et les autorités religieuses qu'il faut revoir : l'Etat ne doit reconnaître aucune religion, et séparer totalement l'éducation religieuse – qui doit rester privée - de l'éducation scolaire. Cela implique la nationalisation totale de l'enseignement, la fermeture ou la nationalisation des écoles confessionnelles, et le contrôle étatique des lieux de culte afin qu'il ne s'y diffuse pas des discours antidémocratiques.

L'effet de sidération des attentats est voulue par Daesh... mais nous ne pouvons faire l'économie d'une lucidité autocritique profonde sous le prétexte de l'urgence d'une riposte militaro-policière.

Certes la riposte militaire doit être drastique, mais elle devrait être pensée sur le long terme et être menée par une coalition internationale sous l'égide de l'ONU. Elle viser la destruction des infrastructures de l'Etat islamique et à l'occupation du territoire par une autorité internationale pour y reconstruire une société démocratique.

Daesh doit être considéré – par ses pratiques génocidaires et esclavagistes - comme une organisation criminelle contre l'humanité, et ses dirigeants jugés par un tribunal pénal international. Les manifestations de sympathie ou de soutien à la politique de Daesh ou à son idéologie relèvent, sur le plan pénal, de l'apologie du crime contre l'humanité.

Mais je doute de l'efficacité des ripostes purement militaires et policières si elles ne se conjuguent pas avec un combat politique et idéologique intense.

Face à un tel ennemi dont la politique ne manque pas de séduire en dépit des atrocités commises, il convient, comme le relevait justement Dominique de Villepin dans une interview donnée en 2014 à france 2, «  d'employer la force de l'esprit, la ruse, les moyens de la paix pour désolidariser des forces qui s'agglutinent autour de ces forces terroristes » 2. Autrement dit, il faut d'une part décrédibiliser Daesh aux yeux de ceux-là même qui sont susceptibles de les rejoindre mais surtout, il faut stériliser les ressources financières dont Daesh dispose. Daesh acquiert des armes, qui les leur fournit ? Qui finance Daesh ? Qui achète le pétrole exporté par l'Etat islamique ? Quel est le rôle de l'Arabie Saoudite, du Qatar, de la Turquie... ? Une révision de la politique internationale et des alliances géopolitiques en remettant en avant les considérations éthiques en favorisant les échanges avec les Etats qui nous sont culturellement proches. Ne pas permettre que ces derniers investissent, d'une manière ou de l'autre, dans nos régions dans des secteurs économiques d'importance stratégique.

A plus long terme, réviser la politique de défense en supprimant les interventions extérieures – à l'exception de celles décidées par le Conseil de sécurité de l'ONU – mais en renforçant le potentiel de défense intérieure. Cela peut impliquer une intégration meilleure de l'armée et de la population par le biais d'un service militaire généralisé et modernisé – tout en laissant des possibilités de service civil pour les objecteurs de conscience et pacifistes.

L'opinion publique, obscurcie par le discours délétère de la droite extrême, lie la question migratoire au danger islamiste. La population musulmane ne constitue qu'une minorité des migrants économique, et parmi les réfugiés qui arrivent en masse du proche-orient ou d'Afrique, nombre d'entre eux fuient les exactions des islamistes. La crise des réfugiés résulte principalement de la politique occidentale, et en particulier, de la fermeture des frontières. L'accumulation des murs et des barbelés, la multiplication des camps de rétention, les pratiques d'expulsion montrent à suffisance qu'on est loin du « laxisme » dénoncé par la droite. Au contraire, cette « rigueur » s'avère contre-productive, parce qu'elle jette les migrants dans les filets des réseaux mafieux, et s'avère extrêmement coûteuse, sur le plan humain comme sur le plan économique.

Adopter une politique volontariste d'intégration politique et culturelle des migrants. Restaurer pleinement un droit à l'asile politique, reconnaître le droit à l'asile économique et climatique, en organisant l'accueil et en instaurant des corridors humanitaires pour contrer les trafics humains illégaux me parait être des mesures politiques appropriées pour mieux gérer l'accueil des réfugiés et migrants que de les abandonner aux trafiquants. Il ne s'agit ni de laxisme ni d'abolir les frontières, il s'agit de se doter des infrastructures de transit et d'accueil qui permettra de concilier accueil humanitaire et sécurité publique. Une grande partie des problèmes est lié à la restriction du droit d'asile et de migrer, est due à l'absence de structure d'accueil et d'intégration : les exilés se retrouvent trop souvent dans la rue au mépris de leurs droits élémentaires et au détriment de la sécurité publique. En renforçant les structures d'accueil et d'intégration, en régularisant les sans papiers, en intégrant les migrants dans le circuit de travail, on contrôle plus efficacement ces personnes tout en leur donnant la sécurité dont ils ont besoin.

Il ne faut pas oublier enfin, lorsqu'on considère les causes profondes de l'émergence de Daesh, de désigner la cause principals : à savoir l'aliénation sociale, culturelle et politique induite par le capitalisme.

Dans un article récent publié sur le site de « la sociale », Denis Collin écrit justement que La lutte contre le « terrorisme » sans lutte contre le capitalisme, c’est de la « moraline », comme disait Nietzsche, des discours doucereux pour endormir les citoyens et faire avaler toutes les pilules amères qui vont s’appeler état d’urgence, interdiction des manifestations, régression sociale au nom de « l’union nationale ...». 3 On ne peut que s'accorder avec cette assertion.

Anéantir l'Etat islamique, comme le promet Obama, sans détruire le capitalisme serait – paraphrasons Brecht - exterminer la bête immonde sans se préoccuper du ventre si fécond en monstruosités qui l'a engendré.

Il faut remettre la lutte de classes au centre de la problématique politique, et avec elle, la question du rôle de l'Etat dans l'économie. Ce qui implique la restauration des souverainetés étatiques mises à mal par l'Union européenne, souveraineté qui peut être élargie à plusieurs nations par le biais d'alliances et de traités régionaux. Bref, remettre au programme politique des questions aussi cruciales la nationalisation des secteurs économiques stratégiques – tels que l'énergie, les communications, l'industrie lourde, l'agriculture... - la collectivisation des entreprises et la remise en cause des traités européens afin de restaurer les souverainetés nationales en matière économique et sociale.

Tout le problème est de définir une stratégie politique capable de renverser le rapport de force en faveur du prolétariat. La fragilité d'un mouvement ouvrier en déclin, la crise économique et la manière dont l'union européenne impose aux peuples, au mépris de leur souveraineté et de leurs droits élémentaires, une austérité les confinant à la misère, la faiblesse des forces politiques anticapitalistes et leur incapacité de mener à bien un combat victorieux (on reste, dans l'extrême-gauche dans la logique du ressentiment, de la revendication et de la protestation stérile ) ont conduit à l'effondrement conscience politique critique qui puisse être assumée par les classes dominées.

Tout laisse penser que les mesures d'urgence deviendront pour de longues semaines, des mesures d'Etat d'exception propices à l'anéantissement des mouvements sociaux et rendant possible, l'établissement graduel et légal, d'un Etat autoritaire, voire despotique, à la faveur d'un – toujours possible – glissement de l'opinion publique vers l'extrémisme droitier.

A moins que la crise actuelle, qui nous met littéralement face à la perspective d'une guerre prolongée (sous une forme inédite peut-être-) soit un facteur d'effondrement du capitalisme et des monstres réactionnaires qu'il a engendrés

Patrice Deramaix
22 novembre 2015

notes : 
1 Voir le compte rendu de Élisabeth CAMPOS, 2000, Sectes et millénarisme (Dérives suicidaires et meurtrières), coll. « Mosaïque », Montréal, MNH / Anthropos, par Martin Geoffroy in Religiologiques - http://www.religiologiques.uqam.ca/26/26recensions/Campos.html
2 Cité par la Libre Belgique du 15 novembre 2015 - http://www.lalibre.be/actu/international/dominique-de-villepin-se-dire-en-guerre-c-est-faire-le-jeu-de-l-ennemi-5648d2073570bccfaf0ee72e

3 Denis Collin, Le sommeil de la raison engendre des monstres, in La Sociale : http://la-sociale.viabloga.com/news/le-sommeil-de-la-raison-engendre-des-monstres

mercredi 28 janvier 2015

Les contradictions du monde contemporain : sur une conférence de Alain Badiou

Alain Badiou a tenu une conférence ce 27 janvier 2015 à Bruxelles. Il y traita des "Contradictions dans le monde contemporain". Je présente ici un compte rendu résumant l'objet de la conférence (il ne reproduit pas textuellement les propos de Alain Badiou) et formule ensuite quelques questions ouvertes

 

L'objet de la conférence est de présenter quelques outils d'analyse des contradictions du monde contemporain. Issu de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide, il se caractérise par une globalisation planétaire du capitalisme.

Badiou présente un schéma conceptuel illustrant une double polarisation. 



Un axe modernité – tradition.
La modernité, héritage des Lumières, se caractérise par la revendication de de l'égalité sociale, par par l'autonomie individuelle, aboutissant à une (relative) liberté des moeurs et par la suprématie de la technique.
Le tradition repose sur une représentation du monde héritée du passé et supposé immuable, sur une transmission des acquis plutôt que l'innovation, et une société hiérarchisée ...elle perçoit la modernité comme une dissolution de l'ordre ancien.

Capitalisme versus communisme
L'autre axe d'antagonisme oppose le capitalisme (comme système économique et social ) au communisme  défini comme projet social visant l'abolition de la propriété privée, des relations d'exploitation et de domination, la libre association des travailleurs, la dés-hiérarchisation sociale et aboutissant au dépérissement de l'Etat.

Cependant, les contradictions du monde contemporain, qui ont déterminé les grands conflits du 20e siècle, ne se superposent pas avec ces polarisations précitées.

La guerre froide a opposé l'Occident – libéral et capitaliste – aux pays socialistes où l'idéal communiste s'est concrétisé – pour le pire - dans un pouvoir étatique centralisé et despotique.

Le fascisme, qui se situe dans le pôle traditionaliste, s'est opposé à la fois au libéralisme occidental et au communisme. On peut dire que le fascisme est la mise en cohérence du traditionalisme et du capitalisme, tandis que les sociétés occidentales libérales, mettent la modernité au service du capitalisme.

Donc, nous avons les contradictions modernité/tradition – capitalisme/communisme mais aussi occident/pays socialistes et fascisme/occident et fascisme/communisme.

Depuis la chute du communisme, le capitalisme hégémonique phagocyte la modernité, se confondant aux yeux des peuples dominés avec elle. La modernité est elle-même devenue une aspiration planétaire : les peuples prolétarisés, souvent migrants, exilés et déracinés sont en quête de modernité occidentale et cherchent à se défaire des pesanteurs traditionnelles

C'est dans le cadre de ces contradictions que s'expliquent les transformations de conflits dans le monde. Il ne faut pas oublier que l'occident capitaliste exerce une violence intense dans le monde : pillage des matières premières, exploitation semi-esclavagiste de la main d'oeuvre, guerre destructrices d'états, exacerbation des conflits locaux...

Ce qui est convenu d'appeler « islamisme » n'est pas l'expression d'une résistance au capitalisme, mais la résultante de la fusion entre un capitalisme et d'une société traditionnelle : en conséquence, il est tout à fait légitime de catégoriser les mouvements ou idéologies islamistes comme des « fascismes » au sens large du terme : traditionalisme au service du capitalisme.

Si le communisme étatique s'est effondré, échec qu'il serait vain de nier, quelle résistance peut-on mener contre le capitalisme (libéral ou fascisant)... ? une nouvelle vérité politique (NVP) doit se faire jour, dans des formes différentes des modèles insurrectionnels qui ont prévalu jusqu'à présent.

La contradiction principale deviendrait dès lors celle entre la construction de la Nouvelle vérité politique et le capitalisme hégémonique. La NVP se situe, dans le schéma, dans le pôle de la modernité et du communisme... autrement dit un communisme dégagé du « traditionalisme » inhérent aux structures étatiques autoritaires et conservatrices qui se réclamaient du communisme.

La NVP doit reconstruire le communisme – souci du commun - en le conciliant avec la modernité (libérale), ce qui implique une critique du communisme étatique - et en visant le dépérissement de l'Etat.

Badiou est optimiste à long terme mais à court terme, la réalité lui interdit toute illusion utopique : la guerre est probable, dans la mesure où nous nous situons dans une période intercalaire semblable à celle qui précédait la 1e guerre mondiale : rivalité entre les pays impérialistes pour les ressources des colonies, tout cela dans un contexte d'alliance sacrée.

La formation de la Nouvelle vérité politique pourrait aussi se rapprocher des révolutions de 1848, qui cherchaient de nouvelles formes d'émancipation qui ne répéteraient pas les schèmes insurrectionnels et terroristes de 1789... Dans le contexte actuelle, la NVP devra soit conjurer la guerre par la révolution, soit considérer que la guerre impérialiste créera les conditions d'une révolution.

Les questions posées par le public :

1. l'hégémonie du capitalisme aboutit-elle à la mort de la dialectique (fin de l'Histoire) ?

Non. La situation actuelle est comparable à la configuration historique de 1848. Il s'agit d'émanciper les peuples en ne réitérant pas 1789... (tout comme nous ne devons pas refaire 1917). La NVP est un terrain d'expérimentations sociales, un réel capable d'affronter la réalité présente. A noter que l'alliance actuelle contre le terrorisme, expression de l'hégémonie impérialiste du capital globalisé, n'est pas sans rappeler la Sainte Alliance, qui précède l'éclatement de WW1

2. la contradiction entre « liberté » et « égalité » est-t-elle négligée ?

Si les formes actuelles de la démocratie parlementaire sont remises en question, il s'agit avant tout de réactiver la démocratie dans un procès collectif d'auto-émancipation.

3. quelle signification donner au point central du schéma ?

Il s'agit d'un point focal, vide, d'où émergent toutes les potentialités historiques. Ce schéma permet d'orienter la vie à partir du lieu (géographique/historique/sociologique) où on se trouve.

  1. NVP et question de l'Etat

Le dépérissement de l'Etat est l'aboutissement du projet communiste.

  1. L'union européenne n'est-elle pas un dépassement/solution à ces contradictions ?

L'UE doit être considérée comme un processus de sauvetage des Empires, face aux autres impérialismes.... c'est une temporaire bouée de sauvetage dans un monde en proie aux concurrences impérialistes et une courroie de transmission de l'hégémonie capitaliste.

Note personnelle

Badiou conceptualise de façon très claire les principales contradictions du monde contemporain... cependant des questions restent ouvertes.
  • Comment s'articule la contradiction principale du capitalisme, celle entre le capital et le travail, et se concrétisant dans la lutte de classe (sous ses diverses formes : revendications salariales, grèves, appropriation des moyens de production...) avec les contradictions relevées dans le schéma. Est-ce que la lutte de classe n'est-elle pas un peu passée sous silence ?
  • Quel serait le rôle, ou la fonction, des Etats-nations dans le processus d'émancipation mis en oeuvre dans la NVP ? Est-ce un « obstacle » relevant de la tradition (identité ethno-culturelle-linguistique) ou un outil – géographiquement délimité – d'exercice de la souveraineté populaire, dans une perspective d'émancipation prolétarienne.
  • Quelle serait la forme concrète de la Nouvelle Vérité politique : un discours conceptuel ? Un mouvement social ? Un ou des partis politiques ? Est-ce que les mouvements sociaux actuels – dont la résistance au néo-libéralisme européen qui se dessine en Grèce, en Espagne et ailleurs – relèvent-ils de ce processus. Se pose aussi la question des stratégies à mettre en oeuvre dans la construction de cette « nouvelle vérité politique ».


dialectiques : un outil de réflexion

Ce blog est nouveau... il fait suite pour des raisons pratiques à d'autres blogs personnels dont "propositions" hébergé chez ironie.org.... il s'agit d'un lieu de réflexions personnelles et critiques qui porteront sur la philosophie, la politique, et les questions sociales dans la perspective d'une élaboration d'une "nouvelle vérité politique", d'un lieu conceptuel d'émancipation et de théorisation critique de la réalité présente.