Alain Badiou a tenu une conférence ce 27 janvier 2015 à Bruxelles. Il y traita des "Contradictions dans le monde contemporain". Je présente ici un compte rendu résumant l'objet de la conférence (il ne reproduit pas textuellement les propos de Alain Badiou) et formule ensuite quelques questions ouvertes
L'objet de la conférence est de
présenter quelques outils d'analyse des contradictions du monde
contemporain. Issu de la seconde guerre mondiale et de la guerre
froide, il se caractérise par une globalisation planétaire du
capitalisme.
Badiou présente un schéma conceptuel
illustrant une double polarisation.
Un axe modernité – tradition.
La modernité, héritage des Lumières,
se caractérise par la revendication de de l'égalité sociale, par
par l'autonomie individuelle, aboutissant à une (relative) liberté
des moeurs et par la suprématie de la technique.
Le tradition repose sur une
représentation du monde héritée du passé et supposé immuable,
sur une transmission des acquis plutôt que l'innovation, et une
société hiérarchisée ...elle perçoit la modernité comme une
dissolution de l'ordre ancien.
Capitalisme versus communisme
L'autre axe d'antagonisme oppose le
capitalisme (comme système économique et social ) au communisme
défini comme projet social visant l'abolition de la propriété
privée, des relations d'exploitation et de domination, la libre
association des travailleurs, la dés-hiérarchisation sociale et
aboutissant au dépérissement de l'Etat.
Cependant, les contradictions du monde
contemporain, qui ont déterminé les grands conflits du 20e siècle, ne se
superposent pas avec ces polarisations précitées.
La guerre froide a opposé l'Occident –
libéral et capitaliste – aux pays socialistes où l'idéal
communiste s'est concrétisé – pour le pire - dans un pouvoir
étatique centralisé et despotique.
Le fascisme, qui se situe dans le pôle
traditionaliste, s'est opposé à la fois au libéralisme occidental
et au communisme. On peut dire que le fascisme est la mise en
cohérence du traditionalisme et du capitalisme, tandis que les
sociétés occidentales libérales, mettent la modernité au service
du capitalisme.
Donc, nous avons les contradictions
modernité/tradition – capitalisme/communisme mais aussi
occident/pays socialistes et fascisme/occident et
fascisme/communisme.
Depuis la chute du communisme, le
capitalisme hégémonique phagocyte la modernité, se confondant aux
yeux des peuples dominés avec elle. La modernité est elle-même
devenue une aspiration planétaire : les peuples prolétarisés,
souvent migrants, exilés et déracinés sont en quête de modernité
occidentale et cherchent à se défaire des pesanteurs
traditionnelles
C'est dans le cadre de ces
contradictions que s'expliquent les transformations de conflits dans
le monde. Il ne faut pas oublier que l'occident capitaliste exerce
une violence intense dans le monde : pillage des matières
premières, exploitation semi-esclavagiste de la main d'oeuvre,
guerre destructrices d'états, exacerbation des conflits locaux...
Ce qui est convenu d'appeler
« islamisme » n'est pas l'expression d'une résistance au
capitalisme, mais la résultante de la fusion entre un capitalisme et
d'une société traditionnelle : en conséquence, il est tout à
fait légitime de catégoriser les mouvements ou idéologies
islamistes comme des « fascismes » au sens large du
terme : traditionalisme au service du capitalisme.
Si le communisme étatique s'est
effondré, échec qu'il serait vain de nier, quelle résistance
peut-on mener contre le capitalisme (libéral ou fascisant)... ?
une nouvelle vérité politique (NVP) doit se faire jour, dans des
formes différentes des modèles insurrectionnels qui ont prévalu
jusqu'à présent.
La contradiction principale deviendrait
dès lors celle entre la construction de la Nouvelle vérité
politique et le capitalisme hégémonique. La NVP se situe, dans le
schéma, dans le pôle de la modernité et du communisme... autrement
dit un communisme dégagé du « traditionalisme »
inhérent aux structures étatiques autoritaires et conservatrices
qui se réclamaient du communisme.
La NVP doit reconstruire le communisme
– souci du commun - en le conciliant avec la modernité (libérale),
ce qui implique une critique du communisme étatique - et en visant
le dépérissement de l'Etat.
Badiou est optimiste à long terme mais
à court terme, la réalité lui interdit toute illusion utopique :
la guerre est probable, dans la mesure où nous nous situons dans une
période intercalaire semblable à celle qui précédait la 1e
guerre mondiale : rivalité entre les pays impérialistes pour
les ressources des colonies, tout cela dans un contexte d'alliance
sacrée.
La formation de la Nouvelle vérité
politique pourrait aussi se rapprocher des révolutions de 1848, qui
cherchaient de nouvelles formes d'émancipation qui ne répéteraient
pas les schèmes insurrectionnels et terroristes de 1789... Dans le
contexte actuelle, la NVP devra soit conjurer la guerre par la
révolution, soit considérer que la guerre impérialiste créera les
conditions d'une révolution.
Les questions posées par le
public :
1. l'hégémonie du capitalisme aboutit-elle à la mort de la
dialectique (fin de l'Histoire) ?
Non. La situation
actuelle est comparable à la configuration historique de 1848. Il
s'agit d'émanciper les peuples en ne réitérant pas 1789... (tout
comme nous ne devons pas refaire 1917). La NVP est un terrain
d'expérimentations sociales, un réel capable d'affronter la réalité
présente. A noter que l'alliance actuelle contre le terrorisme,
expression de l'hégémonie impérialiste du capital globalisé,
n'est pas sans rappeler la Sainte Alliance, qui précède
l'éclatement de WW1
2. la contradiction entre « liberté » et « égalité »
est-t-elle négligée ?
Si les formes actuelles de la
démocratie parlementaire sont remises en question, il s'agit avant
tout de réactiver la démocratie dans un procès collectif
d'auto-émancipation.
3. quelle signification donner au point central du schéma ?
Il s'agit d'un
point focal, vide, d'où émergent toutes les potentialités
historiques. Ce schéma permet d'orienter la vie à partir du lieu
(géographique/historique/sociologique) où on se trouve.
- NVP et question de l'Etat
Le
dépérissement de l'Etat est l'aboutissement du projet communiste.
- L'union européenne n'est-elle pas un dépassement/solution à ces contradictions ?
L'UE doit être considérée comme un processus de sauvetage des
Empires, face aux autres impérialismes.... c'est une temporaire
bouée de sauvetage dans un monde en proie aux concurrences
impérialistes et une courroie de transmission de l'hégémonie
capitaliste.
Note personnelle
Badiou conceptualise de façon très
claire les principales contradictions du monde contemporain...
cependant des questions restent ouvertes.
- Comment s'articule la contradiction principale du capitalisme, celle entre le capital et le travail, et se concrétisant dans la lutte de classe (sous ses diverses formes : revendications salariales, grèves, appropriation des moyens de production...) avec les contradictions relevées dans le schéma. Est-ce que la lutte de classe n'est-elle pas un peu passée sous silence ?
- Quel serait le rôle, ou la fonction, des Etats-nations dans le processus d'émancipation mis en oeuvre dans la NVP ? Est-ce un « obstacle » relevant de la tradition (identité ethno-culturelle-linguistique) ou un outil – géographiquement délimité – d'exercice de la souveraineté populaire, dans une perspective d'émancipation prolétarienne.
- Quelle serait
la forme concrète de la Nouvelle Vérité politique : un
discours conceptuel ? Un mouvement social ? Un ou des
partis politiques ? Est-ce que les mouvements sociaux actuels –
dont la résistance au néo-libéralisme européen qui se dessine en
Grèce, en Espagne et ailleurs – relèvent-ils de ce processus. Se
pose aussi la question des stratégies à mettre en oeuvre dans la
construction de cette « nouvelle vérité politique ».
