dimanche 22 novembre 2015

Daesh, bête immonde surgie d'un ventre encore fécond ...

A l'heure où la région de Bruxelles se retrouve tétanisée par l'état d'alerte "niveau 4" ; à l'heure où avec l'accord quasi unanime du parlement, le gouvernement adopte des mesures sécuritaires rendant quasi impossible toute contestation sérieuse de l'ordre établi, il nous importe de sortir de l'état de sidération où les tueries du 13 novembre nous ont plongés et de rétablir les priorités des enjeux de la crise que nous vivons.

Sans doute, il est vain de dissocier le djihadisme de l'Islam et de ne considérer l'Etat Islamique (ou Daesh) que comme un sous-produit d'une modernité mal assumée... les musulmans qui se refusent à approuver les atrocités de Daesh en réaffirmant la dimension altruiste de leur religion oublient que les pratiques mortifères de la charia et la dimension guerrière du djihad sont explicitement affirmées dans le Qoran et que l'établissement, ou le rétablissement, d'un califat, c'est-à-dire d'un territoire géographique sacralisé par l'Islam relève du devoir religieux. Cependant, il est tout aussi vain de réduire l'Islam à cette dimension mortifère mais nous devrons comprendre comment une idéologie religieuse jugée rétrograde et médiévale devient aujourd'hui une force politique capable d'ébranler les équilibres internationaux issus de la modernité.

Pour cela nous devrons considérer la dimension eschatologique et apocalyptique de ce discours islamiste radical qui ne voit dans la modernité qu'une entreprise satanique de séduction et ne trouve que dans la destruction – fût-elle suicidaire – les chemins de la libération et de la restauration de la volonté divine. Dans une certaine manière, nous retrouvons la pratique autodestructrice des sectes millénaristes tels que le Temple du Peuple de Jim Jones (suicidaire et meurtrière), les Davidiens de David Koresh (suicidaire), l’Ordre du Temple Solaire (suicidaire et meurtrière), Heaven’s Gate (suicidaire) et Aum Shinri Kyo (qui commit plusieurs assassinats et attentats, dont celui au gaz sarin à Tokyo en 1995) 1.

Plutôt que de stigmatiser les seuls musulmans radicaux, c'est la structure même du discours religieux – et peu importe la forme historique qu'elle prend – qu'il faut mettre en cause dans ces perversions destructrices, que l'on retrouve finalement dans toutes les grandes religions. Mais une telle pulsion suicidaire ne peut apparaître que dans des contextes socio-historiques marqués par des bouleversements drastiques des rapports sociaux et politique engendrant angoisses et désespoir.

A cet égard, il nous faut pointer du doigt le devenir post-moderne, ou anti-moderne, du capitalisme globalisé. A force de déstructurer les sociétés traditionnelles et de réduire les populations à un sous-prolétariat urbanisé, à force d'anéantir les solidarités de classe, à force de démanteler les Etats s'ils résistent aux processus délétères de la mondialisation capitaliste, à force de soutenir, contre des gouvernements autoritaires certes, mais laïques, des mouvements théocratiques et obscurantistes, à force de ne considérer les hommes que comme une marchandise taillable et corvéable à merci, on ne peut s'étonner que les naufragés des utopies progressistes s'accrochent désespérément aux utopies réactionnaires. 

Au prolétariat, le capitalisme mondialisé, le libéralisme sans entrave n'apportent rien d'autre qu'une misère accrue ou, au mieux, l'illusion de liberté qui consisterait à pouvoir choisir sous des emballages différents les mêmes produits frelatés. Faut-il s'étonner que la religion, y compris dans ses formes les plus rétrogrades, apparaisse comme porteuse d'espoir. ? Faut-il s'étonner que face à la vacuité d'une vie aliénée, d'aucuns parmi les plus fragiles, les plus manipulables, préfèrent la mort en martyr ?

Notons au passage les ambiguïtés et les contradictions des politiques menées par les gouvernements occidentaux qui prétendent mener une « guerre contre le terrorisme » tout en maintenant de lucratives relations commerciales, dont les ventes d'armes, avec les Etats – Arabie Saoudite, Qatar, Turquie - pourvoyeurs idéologiques et militaires, ou alliés objectifs de Daesh. Il ne s'agit pas d'obscurs manoeuvres géopolitiques, mais d'une pratique généralisée de la maximisation des profits à court terme de la part des investisseurs et des entreprises... le commerce, du pétrole, ou des armes passe avant toutes considérations morales ou géopolitiques et comme les Etats, voués au dogme néolibéral, sont incapables de réguler le jeu économique mondial... les puissances (?) occidentales se retrouvent enlisées dans le chaos qu'ils ont eux-mêmes engendré. Les guerres « humanitaires » et les entreprises de déstabilisation du panarabisme socialisant ont contribué à démanteler tout ce qui ressemblait à un Etat moderne en exacerbant les antagonismes tribaux et religieux. Bref, les interventions militaires se sont – depuis 15 ans – révélées contre-productives, stériles. Mais, myopes, voire aveugles, nos gouvernants ne voient en guise de remède d'autres perspectives que de renforcer la cause du mal qui nous menace.

Bien sûr, répète-t-on, il faut « riposter » au terrorisme...La démocratie est suffisamment solide pour réprimer efficacement les actes criminels mais en guise de riposte on nous concocte, à la faveur d'une union nationale fondée sur l'émotion et la peur collective, à la fois une guerre extérieure – en intensifiant des bombardements dont on sait qu'ils seront inutiles sans une coûteuse et longue intervention terrestre – et une guerre intérieure par le biais d'un renforcement de l'appareil répressif et policier au risque d'une érosion des valeurs démocratiques.

Par ailleurs, l'efficacité stratégique de la lutte contre le terrorisme exige que l'on désigne clairement l'ennemi, que l'on circonscrive sans ambiguïté le domaine d'intervention, et que l'on définisse clairement les objectifs militaires et politiques. « Annihiler le terrorisme » ne signifie rien, puisque le terrorisme est une modalité d'action, dont les Etats occidentaux ne se sont pas privés d'adopter, ou tout le moins, d'encourager à l'occasion, adoptée par divers groupes politiques.

Cependant Daesh est plus qu'une simple organisation terroriste, c'est aussi plus qu'une simple dérive sectaire particulièrement meurtrière... on ne peut aborder la fascination que cette organisation exerce par des seuls facteurs socio-psychologiques. Daesh se veut un Etat, l'Etat Islamique par excellence, dont l'ambition outrepasse toutes les règles du droit international et défie toute norme éthique, au point de confiner à une hubris meurtrière qu'on n'a pas connu, en Europe, depuis les grandes dictatures du 20e S... Dans cette mesure, nos gouvernants n'ont pas tort d'employer le mot « guerre », cette catastrophe que la bienséance diplomatique tente de conjurer en évitant l'emploi du mot. Ce qui se passe en Syrie est une guerre civile (et non un « conflit »), ce que Daesh veut mener est une guerre prétendument « sainte » et en tout cas totale, dans ses objectifs, et qu'il mène à coup de massacres et de terreur dans une conquête territoriale (en Syrie et en Irak) et par une stratégie de terreur et de déstabilisation, en Afrique et en Europe.

Dans la mesure où Daesh occupe, dans les faits, un territoire aussi vaste qu'un Etat, la « lutte contre le terrorisme » devra aboutir à une guerre de reconquête territoriale classique.

Il me parait vain de présenter le terrorisme islamistes comme une « riposte » des « faibles » à l'impérialisme occidental, avec ses bombardements et ses assassinats téléguidés... en effet cet argument reste faible eut égard à la dimension géopolitique de l'Etat Islamique qui présente une menace régionale bien réelle.

Ce qui permet de faire oublier quelques facteurs sociaux, économiques et politiques, du succès idéologique de Daesh auprès d'une partie de nos populations en favorisant la stigmatisation de la population de culture musulmane (et plus largement de toute la population allochtone).

Contrairement à ce que l'on prétend, à droite, ce n'est pas le laxisme « multiculturaliste » qui favorise l'implantation du djihadisme en Europe, mais bien la désintégration sociale consécutive aux politiques austéritaires et antisociales et à la marginalisation culturelle et politique des laissés-pour-compte. Dans les milieux culturellement non touchés par l'islam, la désintégration prend d'autres formes – de la délinquance ordinaire, ou mafieuse, à la dérive politique ultra-droitière, celle des skinhead, des suprématistes et des hooligans, plus marginalement dans l'adhésion sectaire. Dans les milieux de culture musulmane, la dérive est semblable mais la rupture politique prend la forme du djihadisme, qualifié souvent « d'islamo-fascisme »... Les politiques « multiculturalistes » menées naguère par les coalitions gauche-écologistes ont été une tentative d'intégration politique et sociale qui ont souvent mené leur fruit, en favorisant l'émergence, dans les milieux immigrés, d'une classe moyenne parfaitement intégrée.

Nous gouvernements ont négligé l'impact du religieux comme facteur d'identité au moment même où les identités de classe se sont désagrégées en même temps que la conscience de classe ouvrière. A cet égard, les politiques libérales et les pratiques managériales des entreprises ont réussi leur coup puisque ces idéologies religieuses, profondément réactionnaires, s'accommodent fort bien de l'exploitation capitaliste. Au point que les revendications ou sentiments identitaires, jadis culturelles, sociales, nationales ou linguistiques, se réduisent actuellement à des affirmations d'identité religieuse : la religion se vit comme un particularisme identitaire plus que comme une adhésion à une doctrine.

Ce qui est inattendu peut être, c'est l'extension en Occident d'un islamisme anti-occidental qui, en fin de compte, exploite le ressentiment suscité par le déni de reconnaissance sociale de l'identité musulmane et séduit par la représentation utopique d'une société totalement régie par la charia (dont il ne faut pas oublier la dimension sociale, au-delà des aspects répressif).

Ici encore, les pouvoirs publics ont joué (en Belgique, particulièrement) avec le feu. En ignorant l'impact du salafisme, importé en Belgique à la faveur d'alliance géopolitiques avec l'Arabie Saoudite. Or c'est cette forme rétrograde de l'islam qui fonde l'idéologie de Daesh. On a sans doute trop compté sur la morale religieuse pour juguler, chez les jeunes les tentations pouvant mener à la délinquance. Choisir la religion pour combattre la délinquance ordinaire des jeunes maghrébins marginalisés fut un mauvais calcul.

Mais la réponse laïque, qui stigmatise les signes extérieurs de l'appartenance religieuse, est sans effet. D'abord parce que notre Etat n'est pas laïc, il est simplement neutre et reconnaît officiellement, en les subsidiant, les religions monothéistes...ce qui amène, dans la politique scolaire en particulier, à de nombreuses contradictions. Ensuite, parce que la stigmatisation de ces signes extérieurs en font un symbole de résistance culturelle, autant qu'un symbole supposé d'aliénation. En fait, c'est tout le rapport entre l'Etat et les autorités religieuses qu'il faut revoir : l'Etat ne doit reconnaître aucune religion, et séparer totalement l'éducation religieuse – qui doit rester privée - de l'éducation scolaire. Cela implique la nationalisation totale de l'enseignement, la fermeture ou la nationalisation des écoles confessionnelles, et le contrôle étatique des lieux de culte afin qu'il ne s'y diffuse pas des discours antidémocratiques.

L'effet de sidération des attentats est voulue par Daesh... mais nous ne pouvons faire l'économie d'une lucidité autocritique profonde sous le prétexte de l'urgence d'une riposte militaro-policière.

Certes la riposte militaire doit être drastique, mais elle devrait être pensée sur le long terme et être menée par une coalition internationale sous l'égide de l'ONU. Elle viser la destruction des infrastructures de l'Etat islamique et à l'occupation du territoire par une autorité internationale pour y reconstruire une société démocratique.

Daesh doit être considéré – par ses pratiques génocidaires et esclavagistes - comme une organisation criminelle contre l'humanité, et ses dirigeants jugés par un tribunal pénal international. Les manifestations de sympathie ou de soutien à la politique de Daesh ou à son idéologie relèvent, sur le plan pénal, de l'apologie du crime contre l'humanité.

Mais je doute de l'efficacité des ripostes purement militaires et policières si elles ne se conjuguent pas avec un combat politique et idéologique intense.

Face à un tel ennemi dont la politique ne manque pas de séduire en dépit des atrocités commises, il convient, comme le relevait justement Dominique de Villepin dans une interview donnée en 2014 à france 2, «  d'employer la force de l'esprit, la ruse, les moyens de la paix pour désolidariser des forces qui s'agglutinent autour de ces forces terroristes » 2. Autrement dit, il faut d'une part décrédibiliser Daesh aux yeux de ceux-là même qui sont susceptibles de les rejoindre mais surtout, il faut stériliser les ressources financières dont Daesh dispose. Daesh acquiert des armes, qui les leur fournit ? Qui finance Daesh ? Qui achète le pétrole exporté par l'Etat islamique ? Quel est le rôle de l'Arabie Saoudite, du Qatar, de la Turquie... ? Une révision de la politique internationale et des alliances géopolitiques en remettant en avant les considérations éthiques en favorisant les échanges avec les Etats qui nous sont culturellement proches. Ne pas permettre que ces derniers investissent, d'une manière ou de l'autre, dans nos régions dans des secteurs économiques d'importance stratégique.

A plus long terme, réviser la politique de défense en supprimant les interventions extérieures – à l'exception de celles décidées par le Conseil de sécurité de l'ONU – mais en renforçant le potentiel de défense intérieure. Cela peut impliquer une intégration meilleure de l'armée et de la population par le biais d'un service militaire généralisé et modernisé – tout en laissant des possibilités de service civil pour les objecteurs de conscience et pacifistes.

L'opinion publique, obscurcie par le discours délétère de la droite extrême, lie la question migratoire au danger islamiste. La population musulmane ne constitue qu'une minorité des migrants économique, et parmi les réfugiés qui arrivent en masse du proche-orient ou d'Afrique, nombre d'entre eux fuient les exactions des islamistes. La crise des réfugiés résulte principalement de la politique occidentale, et en particulier, de la fermeture des frontières. L'accumulation des murs et des barbelés, la multiplication des camps de rétention, les pratiques d'expulsion montrent à suffisance qu'on est loin du « laxisme » dénoncé par la droite. Au contraire, cette « rigueur » s'avère contre-productive, parce qu'elle jette les migrants dans les filets des réseaux mafieux, et s'avère extrêmement coûteuse, sur le plan humain comme sur le plan économique.

Adopter une politique volontariste d'intégration politique et culturelle des migrants. Restaurer pleinement un droit à l'asile politique, reconnaître le droit à l'asile économique et climatique, en organisant l'accueil et en instaurant des corridors humanitaires pour contrer les trafics humains illégaux me parait être des mesures politiques appropriées pour mieux gérer l'accueil des réfugiés et migrants que de les abandonner aux trafiquants. Il ne s'agit ni de laxisme ni d'abolir les frontières, il s'agit de se doter des infrastructures de transit et d'accueil qui permettra de concilier accueil humanitaire et sécurité publique. Une grande partie des problèmes est lié à la restriction du droit d'asile et de migrer, est due à l'absence de structure d'accueil et d'intégration : les exilés se retrouvent trop souvent dans la rue au mépris de leurs droits élémentaires et au détriment de la sécurité publique. En renforçant les structures d'accueil et d'intégration, en régularisant les sans papiers, en intégrant les migrants dans le circuit de travail, on contrôle plus efficacement ces personnes tout en leur donnant la sécurité dont ils ont besoin.

Il ne faut pas oublier enfin, lorsqu'on considère les causes profondes de l'émergence de Daesh, de désigner la cause principals : à savoir l'aliénation sociale, culturelle et politique induite par le capitalisme.

Dans un article récent publié sur le site de « la sociale », Denis Collin écrit justement que La lutte contre le « terrorisme » sans lutte contre le capitalisme, c’est de la « moraline », comme disait Nietzsche, des discours doucereux pour endormir les citoyens et faire avaler toutes les pilules amères qui vont s’appeler état d’urgence, interdiction des manifestations, régression sociale au nom de « l’union nationale ...». 3 On ne peut que s'accorder avec cette assertion.

Anéantir l'Etat islamique, comme le promet Obama, sans détruire le capitalisme serait – paraphrasons Brecht - exterminer la bête immonde sans se préoccuper du ventre si fécond en monstruosités qui l'a engendré.

Il faut remettre la lutte de classes au centre de la problématique politique, et avec elle, la question du rôle de l'Etat dans l'économie. Ce qui implique la restauration des souverainetés étatiques mises à mal par l'Union européenne, souveraineté qui peut être élargie à plusieurs nations par le biais d'alliances et de traités régionaux. Bref, remettre au programme politique des questions aussi cruciales la nationalisation des secteurs économiques stratégiques – tels que l'énergie, les communications, l'industrie lourde, l'agriculture... - la collectivisation des entreprises et la remise en cause des traités européens afin de restaurer les souverainetés nationales en matière économique et sociale.

Tout le problème est de définir une stratégie politique capable de renverser le rapport de force en faveur du prolétariat. La fragilité d'un mouvement ouvrier en déclin, la crise économique et la manière dont l'union européenne impose aux peuples, au mépris de leur souveraineté et de leurs droits élémentaires, une austérité les confinant à la misère, la faiblesse des forces politiques anticapitalistes et leur incapacité de mener à bien un combat victorieux (on reste, dans l'extrême-gauche dans la logique du ressentiment, de la revendication et de la protestation stérile ) ont conduit à l'effondrement conscience politique critique qui puisse être assumée par les classes dominées.

Tout laisse penser que les mesures d'urgence deviendront pour de longues semaines, des mesures d'Etat d'exception propices à l'anéantissement des mouvements sociaux et rendant possible, l'établissement graduel et légal, d'un Etat autoritaire, voire despotique, à la faveur d'un – toujours possible – glissement de l'opinion publique vers l'extrémisme droitier.

A moins que la crise actuelle, qui nous met littéralement face à la perspective d'une guerre prolongée (sous une forme inédite peut-être-) soit un facteur d'effondrement du capitalisme et des monstres réactionnaires qu'il a engendrés

Patrice Deramaix
22 novembre 2015

notes : 
1 Voir le compte rendu de Élisabeth CAMPOS, 2000, Sectes et millénarisme (Dérives suicidaires et meurtrières), coll. « Mosaïque », Montréal, MNH / Anthropos, par Martin Geoffroy in Religiologiques - http://www.religiologiques.uqam.ca/26/26recensions/Campos.html
2 Cité par la Libre Belgique du 15 novembre 2015 - http://www.lalibre.be/actu/international/dominique-de-villepin-se-dire-en-guerre-c-est-faire-le-jeu-de-l-ennemi-5648d2073570bccfaf0ee72e

3 Denis Collin, Le sommeil de la raison engendre des monstres, in La Sociale : http://la-sociale.viabloga.com/news/le-sommeil-de-la-raison-engendre-des-monstres

mercredi 28 janvier 2015

Les contradictions du monde contemporain : sur une conférence de Alain Badiou

Alain Badiou a tenu une conférence ce 27 janvier 2015 à Bruxelles. Il y traita des "Contradictions dans le monde contemporain". Je présente ici un compte rendu résumant l'objet de la conférence (il ne reproduit pas textuellement les propos de Alain Badiou) et formule ensuite quelques questions ouvertes

 

L'objet de la conférence est de présenter quelques outils d'analyse des contradictions du monde contemporain. Issu de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide, il se caractérise par une globalisation planétaire du capitalisme.

Badiou présente un schéma conceptuel illustrant une double polarisation. 



Un axe modernité – tradition.
La modernité, héritage des Lumières, se caractérise par la revendication de de l'égalité sociale, par par l'autonomie individuelle, aboutissant à une (relative) liberté des moeurs et par la suprématie de la technique.
Le tradition repose sur une représentation du monde héritée du passé et supposé immuable, sur une transmission des acquis plutôt que l'innovation, et une société hiérarchisée ...elle perçoit la modernité comme une dissolution de l'ordre ancien.

Capitalisme versus communisme
L'autre axe d'antagonisme oppose le capitalisme (comme système économique et social ) au communisme  défini comme projet social visant l'abolition de la propriété privée, des relations d'exploitation et de domination, la libre association des travailleurs, la dés-hiérarchisation sociale et aboutissant au dépérissement de l'Etat.

Cependant, les contradictions du monde contemporain, qui ont déterminé les grands conflits du 20e siècle, ne se superposent pas avec ces polarisations précitées.

La guerre froide a opposé l'Occident – libéral et capitaliste – aux pays socialistes où l'idéal communiste s'est concrétisé – pour le pire - dans un pouvoir étatique centralisé et despotique.

Le fascisme, qui se situe dans le pôle traditionaliste, s'est opposé à la fois au libéralisme occidental et au communisme. On peut dire que le fascisme est la mise en cohérence du traditionalisme et du capitalisme, tandis que les sociétés occidentales libérales, mettent la modernité au service du capitalisme.

Donc, nous avons les contradictions modernité/tradition – capitalisme/communisme mais aussi occident/pays socialistes et fascisme/occident et fascisme/communisme.

Depuis la chute du communisme, le capitalisme hégémonique phagocyte la modernité, se confondant aux yeux des peuples dominés avec elle. La modernité est elle-même devenue une aspiration planétaire : les peuples prolétarisés, souvent migrants, exilés et déracinés sont en quête de modernité occidentale et cherchent à se défaire des pesanteurs traditionnelles

C'est dans le cadre de ces contradictions que s'expliquent les transformations de conflits dans le monde. Il ne faut pas oublier que l'occident capitaliste exerce une violence intense dans le monde : pillage des matières premières, exploitation semi-esclavagiste de la main d'oeuvre, guerre destructrices d'états, exacerbation des conflits locaux...

Ce qui est convenu d'appeler « islamisme » n'est pas l'expression d'une résistance au capitalisme, mais la résultante de la fusion entre un capitalisme et d'une société traditionnelle : en conséquence, il est tout à fait légitime de catégoriser les mouvements ou idéologies islamistes comme des « fascismes » au sens large du terme : traditionalisme au service du capitalisme.

Si le communisme étatique s'est effondré, échec qu'il serait vain de nier, quelle résistance peut-on mener contre le capitalisme (libéral ou fascisant)... ? une nouvelle vérité politique (NVP) doit se faire jour, dans des formes différentes des modèles insurrectionnels qui ont prévalu jusqu'à présent.

La contradiction principale deviendrait dès lors celle entre la construction de la Nouvelle vérité politique et le capitalisme hégémonique. La NVP se situe, dans le schéma, dans le pôle de la modernité et du communisme... autrement dit un communisme dégagé du « traditionalisme » inhérent aux structures étatiques autoritaires et conservatrices qui se réclamaient du communisme.

La NVP doit reconstruire le communisme – souci du commun - en le conciliant avec la modernité (libérale), ce qui implique une critique du communisme étatique - et en visant le dépérissement de l'Etat.

Badiou est optimiste à long terme mais à court terme, la réalité lui interdit toute illusion utopique : la guerre est probable, dans la mesure où nous nous situons dans une période intercalaire semblable à celle qui précédait la 1e guerre mondiale : rivalité entre les pays impérialistes pour les ressources des colonies, tout cela dans un contexte d'alliance sacrée.

La formation de la Nouvelle vérité politique pourrait aussi se rapprocher des révolutions de 1848, qui cherchaient de nouvelles formes d'émancipation qui ne répéteraient pas les schèmes insurrectionnels et terroristes de 1789... Dans le contexte actuelle, la NVP devra soit conjurer la guerre par la révolution, soit considérer que la guerre impérialiste créera les conditions d'une révolution.

Les questions posées par le public :

1. l'hégémonie du capitalisme aboutit-elle à la mort de la dialectique (fin de l'Histoire) ?

Non. La situation actuelle est comparable à la configuration historique de 1848. Il s'agit d'émanciper les peuples en ne réitérant pas 1789... (tout comme nous ne devons pas refaire 1917). La NVP est un terrain d'expérimentations sociales, un réel capable d'affronter la réalité présente. A noter que l'alliance actuelle contre le terrorisme, expression de l'hégémonie impérialiste du capital globalisé, n'est pas sans rappeler la Sainte Alliance, qui précède l'éclatement de WW1

2. la contradiction entre « liberté » et « égalité » est-t-elle négligée ?

Si les formes actuelles de la démocratie parlementaire sont remises en question, il s'agit avant tout de réactiver la démocratie dans un procès collectif d'auto-émancipation.

3. quelle signification donner au point central du schéma ?

Il s'agit d'un point focal, vide, d'où émergent toutes les potentialités historiques. Ce schéma permet d'orienter la vie à partir du lieu (géographique/historique/sociologique) où on se trouve.

  1. NVP et question de l'Etat

Le dépérissement de l'Etat est l'aboutissement du projet communiste.

  1. L'union européenne n'est-elle pas un dépassement/solution à ces contradictions ?

L'UE doit être considérée comme un processus de sauvetage des Empires, face aux autres impérialismes.... c'est une temporaire bouée de sauvetage dans un monde en proie aux concurrences impérialistes et une courroie de transmission de l'hégémonie capitaliste.

Note personnelle

Badiou conceptualise de façon très claire les principales contradictions du monde contemporain... cependant des questions restent ouvertes.
  • Comment s'articule la contradiction principale du capitalisme, celle entre le capital et le travail, et se concrétisant dans la lutte de classe (sous ses diverses formes : revendications salariales, grèves, appropriation des moyens de production...) avec les contradictions relevées dans le schéma. Est-ce que la lutte de classe n'est-elle pas un peu passée sous silence ?
  • Quel serait le rôle, ou la fonction, des Etats-nations dans le processus d'émancipation mis en oeuvre dans la NVP ? Est-ce un « obstacle » relevant de la tradition (identité ethno-culturelle-linguistique) ou un outil – géographiquement délimité – d'exercice de la souveraineté populaire, dans une perspective d'émancipation prolétarienne.
  • Quelle serait la forme concrète de la Nouvelle Vérité politique : un discours conceptuel ? Un mouvement social ? Un ou des partis politiques ? Est-ce que les mouvements sociaux actuels – dont la résistance au néo-libéralisme européen qui se dessine en Grèce, en Espagne et ailleurs – relèvent-ils de ce processus. Se pose aussi la question des stratégies à mettre en oeuvre dans la construction de cette « nouvelle vérité politique ».


dialectiques : un outil de réflexion

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